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Extérieur
pluie (Extraits) Axior, juin 2007. |
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L'auteur: J'ai
passé une bonne partie de ma vie à parcourir les routes
d'Europe, vivant principalement de petits boulots. J'ai connu des milieux
et des cultures très divers, avant de revenir sur Nantes, bloqué
par la maladie. Je sais me rendre utile en participant à la vie
associative autant que possible. Depuis le début de cette immobilisation
forcée je n'ai cessé de développer mon activité
artistique, notamment par la peinture, activité pour laquelle je
dois avouer que je n'ai pas grand talent. Concernant les lettres, le démarrage
a été très difficile. Peut-être avais-je trop
à dire ? Actuellement, de toutes ces richesses que j'ai emmagasinées
au cours de mes voyages, il ne reste que le plus marquant, et je me rends
compte que j'ai de plus en plus de facilités à m’exprimer
sur papier. |
" Extérieur pluie " (Extraits, 5 premiers titres sur 13)
(Publié le 22 mai 2007 - Société des Ecrivains)
Sans misérabilisme, sans jugement, suivez tout simplement la vie d'un SDF durant une nuit, ses galères, ses rencontres, sous la pluie. Et découvrez son terrible secret.
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Hôtel Martini
J'irai traîner par là demain.
Les lumières de la ville s'allument une à une. Une fine pluie s'infiltre à travers mon blouson déchiré. Je me dirige vers la gare. En passant devant chez Bob, je jetterai un œil à travers les vitres embuées, peut-être qu'un ami s'est attardé au comptoir... Un ami ? Je n'ai plus d'amis, ils sont tous rentrés chez eux, bien au chaud. Il est huit heures.
A travers les rideaux d'une fenêtre je vois des formes attablées et j'aperçois nettement défiler les images d'un téléviseur, dans l'angle de la pièce, tentant de couvrir les éclats d'un enfant qui pleure en diffusant des pubs à tue-tête. Une bonne odeur de soupe a pris possession de la rue ; plus loin elle sera chassée par celle des kebabs. Si c'est Mo qui sert ce soir j'entrerai. Il me préparera une assiette, je lui dirai que je n'ai pas faim, que ce n'est pas la peine, il me fera un clin d'œil et ajoutera un verre de son bon vin. Il me parlera de sa Cappadoce.
Mo n'est pas là.
Là-bas, à la gare, je serai à l'abri. Je demanderai une cigarette à un quidam, m'installerai dans un coin, assis par terre à regarder défiler les horaires, j'attendrai. Un couple de jeunes hollandais plutôt paumés, affublés chacun d'un immense sac à dos rouge va venir vers moi. Le gars me tendra un plan incompréhensible avec inscrit dessus " Hôtel Martini ".
" Le... Hôtel Mârtine... euh, là ! ... Comment on va ?
- On va bien, merci, t'as pas deux ou trois euros en trop qui traînent dans tes poches ?
- Pas... comprendre bien France...
- Hôtel Martini, c'est par là, il faut prendre porte là bas. "
J'aurai fini ma cigarette, j'en aurai tapé une autre à un autre quidam, les hollandais seront encore en train de tourner en rond. Je sortirai. J'irai marcher dans les rues, je reviendrai peut-être ici. J'ai déjà mal aux pieds. Mauvaise idée. Tant pis pour la cigarette, tant pis pour les hollandais loufoques, il faut que je trouve un nouveau squat.
Un enfant passe en courant, une vieille femme ferme ses volets en me regardant de travers. Une masse inquiétante se profile sur les vitrines sombres, elle me suit, empêchée par les grilles de me rejoindre. C'est mon reflet emprisonné, se frayant un chemin ici parmi journaux et revues, là parmi montres, bijoux et autres objets de luxe, ou là encore au milieu de verres en cristal, couverts dorés ou argentés, porcelaines diverses; le tout, faiblement éclairé, n'offrant qu'une vague luisance terne et triste. Combien de jours de pluie, combien de larmes versées, combien d'ombres se sont faufilées dans le cœur bohème d'un Petit Chose, tel une vitrine semblable à celle ci, avant qu'il ne se résigne à l'illuminer artificiellement d'un éclat de bonheur superficiel ?
Il faut que je trouve un nouveau squat maintenant.
Je vais aller vers les quartiers à l'est, en coupant par le parc. Mes yeux sont humides, mon visage ruisselant. C'est la pluie...
On dit qu'ici tellement il pleut que même le soleil est trempé, que même quand c'est la sécheresse il faut mettre des bottes. Je n'ai pas de bottes, j'ai juste de vieilles chaussures de ville usées et trouées que j'ai piquées un soir dans une voiture qui n'était pas fermée à clefs.
Demain je reviendrai traîner par là.
Fadhili
Le boulevard des peupliers. La nuit, même les automobilistes hésitent à s'y aventurer.
En son milieu un lampadaire nous gratifie d'une faible lueur par intermittence, et un autre, près de la place de la croix, dispense avec insolence une lumière rescapée du temps, des intempéries et des actes de vandalisme. A l'angle de la rue Boileau, les quelques fenêtres éclairées ne parviennent pas à percer l'obscurité pesante qui règne en maître sur ces lieux. J'aperçois cependant une ombre se glisser devant les façades noires des immeubles vétustes, une ombre à la fois colossale et fantomatique, et une démarche qui m'est familière : Fadhili.
Fadhili emmitouflé dans son burnous s'engouffre dans la rue Boileau, il ne m'a pas vu et se dirige vers le parc. C'est mon chemin. Je vais le suivre discrètement, avec un peu de chance je pourrai enfin savoir où il crèche … Lui et moi étions hébergés chez Georges et Lisa, les "Ceausescu ", tant qu'il lui restait encore un peu de bonne humeur et de courage pour s'occuper des tâches ménagères et de la cuisine, et à moi un peu d'argent ; puis nous nous sommes fait gentiment priés de partir. Les jours qui suivirent, plus personne n'avait de ses nouvelles, puis il a refait son apparition, aigri, mystérieux, et plus alcoolisé encore que jamais. L'endroit où il a trouvé refuge est resté un mystère pour tout le monde.
La rue Boileau, c'est la rue du restaurant Fagou, ce n'est pas par plaisir que je longe cette gargote. Un faible halo de lumière irise timidement les taches d'huile sur le bitume défoncé que le faible crachin glacial vient humecter. Quelques mètres après la porte à petits carreaux jaune pipi dépolis sur lesquels la buée parvient à peine à cacher la poussière, j'arrive devant l'impasse sombre et étroite encombrée de poubelles oubliées là depuis quelques jours. Les restes de pain et de foies de génisses sont délicatement mélangés à la cendre de cigarettes ; rien à récupérer dans cet amas nauséabond. Laissons les mouches se servir les premières, les rats s'occuperont du reste.
J'ai moins faim tout à coup. Où est passé Fadhili ?
Je ne veux pas le croire ! Il est entré au Café du Centre cet idiot ! Quel con ! Crétin ! …Fadhili est tricard au Café du Centre, Gros-Bob a promis de lui faire la peau s'il le voyait pointer à nouveau son protubérant nez de boxeur. Gros-Bob est l'homme le plus gentil et avenant que je connaisse, mais qu'on fasse du mal à ses amis, il devient méchant et incontrôlable. Demi tour, je ne tiens pas à voir ça. Je vais faire un crochet par la rue des Nonnes.
Je repasse devant la ruelle immonde, mon visage est caché par le col de mon blouson.
C'est pour le protéger de la pluie.
On dit qu'ici le verbe pleuvoir ne se conjugue qu'au présent de l'indicatif.Demain, je ne reviendrai pas traîner par là.
La petite maison dans la prairie
Je me dirige vers les locaux de chez Bertoni, la plus importante entreprise de transports de la région. La pente est raide. Le trafic ininterrompu des camions dans la journée a rendu la chaussée très grasse et sous la pluie il faut faire attention de ne pas glisser ; d'autant que mes semelles usées n'ont plus aucune adhérence. Je fais une pause à mi-chemin de la rue, accolé à un poteau électrique, devant le terrain vague. Au fond je distingue une excavation dans la haie, comme un passage. Un endroit de la ville que je n'aurais pas encore exploré. Et si derrière cette végétation je trouvais un local abandonné ? Il va falloir éviter l'herbe trempée, passer de détritus en vieux cartons afin de préserver le peu de sec qu'il me reste. Un sentier étroit et boueux mène à une vieille bâtisse. Elle n'est pas inoccupée, je vois de la lumière, mais la curiosité prend le pas, d'autant que cette demeure, bien que située dans un endroit reculé de ce pays qui m'est étranger, me rappelle quelque chose de familier.
A travers les rideaux jaunis je peux apercevoir, autour d'une grande table rectangulaire, deux hommes et une femme en pleine discussion. Le style du décor est ce que je qualifierais de " moderne démodé ". Deux appliques au mur et un grand lustre dont la moitié des lampes sont grillées diffusent cependant une lumière intense. Un vieux téléviseur noir et blanc est allumé également, mais le son semble avoir été coupé. Aux murs, pas de décorations, juste un grand tableau représentant un paysage marin.
Le plus âgé des deux hommes s'approche du vieux phono, pose un disque sur la platine et revient lourdement s'asseoir. Un air d'accordéon a envahi la pièce :
" Cette machine a passé plus de zinzin que de musique. Quand il sera revenu, si il revient, ça va changer. Fini toutes ces conneries, on est chez nous, il faudra qu'il l'admette. S'il n'en tenait qu'à moi, il resterait où il est. "
Les deux hommes sont de dos. La femme me fait face mais à travers la buée des carreaux je ne distingue pas son visage. Les deux coudes sur la table, la tête rentrée entre les épaules elle semble abattue. A son attitude on devine des traits crispés, des yeux humides exprimant une grande souffrance :
" Jacques ne soit pas si dur, c'est notre fils. Ça me rend malade de ne pas savoir ce qu'il devient. Vous dites, monsieur Gerclos, qu'il est en Belgique ? Vous lui avez parlé ?
- Oui, je suis en contact avec lui depuis presque un mois maintenant, mais bien sûr il ne sait pas que vous m'avez envoyé à sa recherche. Pour moment il n'y a rien de plus à faire que continuer à le rencontrer le plus souvent possible, attendre qu'il parle de son passé, qu'il parle de vous … Je repars là-bas demain matin. Pour vous madame Régent, je ferai le maximum. "
Monsieur Régent se verse un autre verre de vin, en propose à Gerclos, qui refuse, puis pose la bouteille à proximité de son épouse, qui se sert à son tour. Il se lève et va augmenter le son du phono. Je n'entends plus ce qui se dit, mais cette musique, ces voix, je les connais ...Je retourne sur mes pas. Avant de poursuivre la descente de cette rue des Nonnes, je jette un nouveau coup d'œil au fond du terrain vague : le passage que j'ai emprunté à l'instant semble avoir disparu.
Le passage que j'ai emprunté à l'instant a disparu.Un morceau de ciel se dégage, et un rayon de lune vient se poser sur mon visage, le teintant de blanc. J'ai la certitude que je ne reverrai plus jamais cette masure.
Même si je venais souvent traîner par là.
Couscous frites
" Eh ! l'français ! Eh !... "
Nico, qu'est-ce qu'il peut faire dans le coin à cette heure ci ? Il n'y a que lui qui m'appelle " l'français ". Est-ce que je l'appelle le boulimique, moi ?
Jeune représentant de commerce bouffi à la cravate étriquée trop serrée, accoutré en permanence du même costume gris à rayures ample, déformé, je ne sais pas ce qu'il vend. Sans doute des trucs inutiles à de pauvres bougres qui n'ont même pas les moyens de se les offrir … Il ne parle que de son fric et de sa petite amie, passant allègrement d'un de ces sujets à l'autre comme si pour lui c'était la même chose. Un original cousu d'or et de complexes qui se complaît à fréquenter la zone.Par où fuir ?
" Eh ! l'français ! Attends moi … Je me suis fait plein de tune aujourd'hui, j'ai rancard avec Véro à 22 heures pour une toile. J'ai pas bouffé. Tu m'accompagnes chez Mo ? "
Au moins je serai à l'abri.
Mo n'est toujours pas là. Mon estomac est harcelé par cette odeur chronique de mélange de pain frais et de viande grillée qui envahit la salle, par le cliquetis insolent des fourchettes émanant de chaque table pour venir se chamailler dans mes oreilles. Personne que je ne connaisse ici, si ce n'est Aïcha et Philippe qui s'occupent du service, et bien entendu ce gros porc en face de moi qui s'est commandé un " couscous poulet " avec des frites. En fait un vulgaire poulet frites servi avec un pot de harissa.
" T'as pas faim ? T'as déjà mangé ?
- Non, mais je n'ai pas d'argent …
- Bah ! c'est pas grave, on va discuter. Moi j'ai une de ces dalles, j'ai rien bouffé depuis ce midi ! Tiens, regarde ce que j'ai acheté pour Véro. "J'ai le grand privilège d'admirer les jolis pendentifs que Nico va offrir à Véro ce soir, au moment où le rideau découvrira l'écran. Il lui accrochera aux oreilles pendant que l'obscurité se fera dans la salle, avec ses gros doigts gluants qui sentiront encore le pop corn.
Admirer… de loin, car au moment où je tends la main vers l'écrin, Nico le referme et s'empresse de le replacer dans la poche de son pantalon gras.
Il commence à s'empiffrer, postillonnant inlassablement ses histoire de pognon et de Véro, de Véro et de pognon, de Vérognon. Je ne sais pas sur quoi porter mon attention : au mur les photos jaunies de troglodytes intercalées avec des images d'assiettes garnies ? Ce gros morceau de viande qui tourne comme une lente toupie au dessus du bar et qui me donne encore plus faim ? Je m'emmerde… Je devrais être en train de chercher mon squat.Au moins je suis à l'abri.
Mo vient d'entrer, il ne m'a pas vu, Mo ne me voit jamais quand je suis accompagné, encore moins quand je suis avec ce genre de type. Il s'est collé derrière le bar et regarde distraitement la nuit humide dégouliner sur la vitrine. Une frite vient de s'échapper de l'écuelle de Nico.
" Elles sont tièdes ces frites, j'ai payé pour des frites chaudes, se plaint le goret. "
Tiède ou pas il ne va certainement pas la laisser sur la table, cette frite. Il va la ramasser et la manger, j'en suis sûr. A moins que … si l'assiette se déplace légèrement vers la gauche, la frite sera cachée par le rebord.
Il est 22 heures, je marche sous la pluie.
Je n'ai avalé de la journée qu'une frite trempée grassement dans la moutarde. Mon visage est blafard.
C'est la nuit qui fait ça.Demain, Mo sera là. Je reviendrai traîner dans le coin.
Le cafard
Il y a du monde au Café du Centre, je suis étonné. Quel jour sommes nous donc ? D'habitude à cette heure-ci c'est désert, je ne suis venu en fait que pour avoir des nouvelles. Non que je sois attiré par le scandale, mais je suis inquiet pour Fadhili.
" La rouste qu'il s'est pris ! M'a confié Zombie d'un ton léger et détaché, tu l'aurais vu détaler ! "
Pour Zombie, ce n'est pas grave ce genre de choses, il a tellement l'habitude d'en prendre lui-même, des " roustes ". Il était même il n'y a pas si longtemps que ça tricard lui aussi de ce même café. Il venait nous voir et attendait à la porte. On se relayait pour aller lui parler et lui apporter des bières.
Fadhili, c'est différent. Quand il a bu un coup de trop, il ne laisse plus que des ruines sur son passage.La déco du café est toute neuve maintenant, à peine altérée par l'épais nuage de fumée qui emplit l'établissement aux heures d'affluence. Elle a été terminée pour accueillir la nouvelle expo, un truc plutôt ringard et " haut sans couleurs ". Des taches noires difformes et disposées sans harmonie ; le peintre ne fait d'ailleurs même pas partie du groupe d'amis que nous formons. La presse n'a pas été tendre avec lui, et le patron essaie de l'éviter le plus possible quand il vient. Mauvaise publicité pour son établissement… mais il s'est engagé, et l'expo suivante n'est pas prête, elle n'est d'ailleurs même pas commencée : c'est Gérôme qui doit s'y coller, et malgré son grand talent on ne peut pas dire que ce garçon soit très productif.
Un seul truc nous a plu à l'unanimité, c'est ce masque tout noir de femme pinçant entre ses lèvres un gros pétard peint en or. Le soir même où cette œuvre a été accrochée au mur, nous avions déjà fumé le pétard. C'était un vrai ! L'œuvre est beaucoup moins jolie comme ça, mais nous avons au moins eu la délicatesse de remettre le filtre à son emplacement d'origine, ce n'est pas le top, mais bon, ça ne dépare pas d'avec le reste…Personne n'a vu Fadhili depuis qu'il s'est fait déloger tout à l'heure à coups de manche à balai. Gros-Bob n'est pas là non plus d'ailleurs, trop énervé il a préféré prendre sa soirée. Le patron m'a offert une bière et m'a demandé de la boire au comptoir. Ça fait dix minutes maintenant qu'il est en train d'astiquer le même verre, et il fait les cent pas d'un bout à l'autre du bar sans même se donner la peine de changer la musique. La voix de Janis Joplin cesse d'emplir la pièce pour laisser place au brouhaha de rires, cris en tous genres et bruits divers de chopes qui s'entrechoquent, de chaises qui crissent sur le carrelage. Un vacarme homogène et continuel qu'on n'entend même plus, comme si le temps venait de s'arrêter.
Les deux antennes longues et filiformes d'un dictyoptère de type blattodea émergent de derrière le comptoir. L'animal prend possession de la plate-forme et entame une exploration minutieuse, stoppant un moment sa course au bord d'une petite nappe de vin rouge, qui pour lui semble sûrement constituer un vaste étang. Direction la coupelle dans laquelle trois morceaux de cacahuètes émergent d'un curieux mélange de sel et de cendre de cigarettes. On examine attentivement l'édifice, puis retour sur nos pas, la nappe de vin est bien plus intéressante ; peut être un peu tachante, mon blouson saurait le dire, car une petite quantité de ce précieux liquide s'y retrouve projetée sous l'impulsion du verre bien essuyé que le patron du bar vient d'appliquer avec violence sur le cafard qui se trouve de ce fait réduit à l'état de galette visqueuse.
Le meurtrier fait glisser son cadavre vers la poubelle et se décide à me parler ; mais je sais déjà ce qu'il va me dire : que je suis un brave garçon, que je n'ai rien à gagner à fréquenter des types comme Fadhili, que ce ne sont que de la racaille qui sème le désordre de partout là où ils passent, que j'ai du talent et que je ferais mieux de louer un studio et me consacrer à mon art plutôt que de traîner comme un vagabond :
" Avec quel argent je vais me louer un studio ? Celui de mon expo je me le suis fait arnaquer comme un bleu, je n'ai plus une piécette.
- Trouve toi un job, je ne peux pas t'engager ici, j'ai déjà Gros-Bob, mais tu es un type correct, si j'avais besoin je n'hésiterais pas à t'embaucher.
- Facile à dire, t'as vu ma dégaine ? Un vieux con que j'ai rencontré dans la rue avait des planches à entrer dans son garage, il m'a dit qu'il me paierait grassement. J'y ai passé la journée et il m'a filé cinquante balles. Pour ce genre de deal, on veut bien de moi.
- Je ne suis pas ton père, démerde toi. Mais tu vaux mieux que ça, choisis mieux tes fréquentations "La main de Pete se pose sur mon épaule :
" On va fumer, tu viens avec nous.
- Tu ne vas nulle part ! Rétorque Gérard qui m'avait rejoint, sa chope vide à la main. Patron tu remets ça.
- La prochaine fois, Pete, Je reste avec Gérard. "Gérard, c'est le roi de la manche. Et il n'a pas besoin de faire le pitre Place Centrale ni de jouer de la musique sur les marches du kiosque. Une ballade en ville, d'un pas tranquille, il observe les passants. Il en choisit un de temps en temps et s'approche, lui barre le passage et le toise de son un mètre quatre vingt dix culminant. Le client est pris au piège. Faire le tour de cette carrure imposante serait trop risqué, alors Gérard lui explique de sa voix caverneuse qu'il sort de prison et qu'un bon geste en sa faveur serait le bienvenu. Et puis il a du nez : il sait à qui il peut s'adresser, et parfois il sait même à qui je dois m'adresser :
" Cette nana, elle est pour toi, elle va te filer 10 balles "
Et la nana me file 10 balles." Pourquoi t'as pas voulu que j'aille avec les autres ?
- Parce que d'abord on boit, et ensuite on va chercher Fadhili, je suis sûr qu'il va encore faire des conneries sinon.
- Et tu sais où le trouver Fadhili ?
- J'ai dit : on va le chercher "Nous terminons notre chope, puis le patron nous remet ça, puis Gérard remet ça à nouveau. Je n'ai rien mangé de la journée, mais j'ai beaucoup bu. J'ai le visage anesthésié. C'est la fatigue.
" Demain nous reviendrons traîner par là, dit Gérard en prenant congé du patron. "
Axior contact@axior.fr
Extérieur pluie : 56 pages / ISBN 978-2-7480-3480-6 / Editeur : Société des écrivains / Parution : Juin 2007 / Prix : 10 euros.
http://www.axior.fr
Par cette nuit de pleine lune, le gardien rondier Angevin, accompagné de son fidèle compagnon Sultan, va faire une rencontre qui lui paraîtra des plus banales. Mais qui est en réalité cette Madame Maradec, qui va bouleverser sa vie et celle de ses proches ?
19 Octobre, 22 h 45, arrivée chez Compierre
"J'ai connu des cons, j'ai connu des cons… "
"Chariot - Buron… chariot - Buron…
- Oui, Buron j'écoute ?
- Je rentre chez Compierre.
- Bien reçu. "
Je me gare tant bien que mal derrière l'usine. Ma visibilité est quasi nulle malgré les phares puissants de la Ford. La pluie fine et régulière, chargée de la pollution environnante de cette vaste zone industrielle, a graissé le pare-brise déjà opacifié par une buée persistante. Je viens de cumuler sept heures de service dont quatre en sédentaire et la fatigue se fait cruellement sentir. Pourtant la nuit ne fait que commencer. Pourvu qu'il n'y ait pas d'alarme !
Séparé de moi par une grille, Sultan, à l'arrière, commence à s'agiter. Il aime beaucoup cet endroit qui lui offre de vastes espaces pour s'ébattre et à chaque fois que l'on s'arrête ici, il manifeste joyeusement son impatience. C'est loin d'être mon cas, car dehors m'attend un vent glacial. Je teste ma lampe, prépare à l'avance mes bons d'intervention, vérifie que j'ai bien tout, les clefs, le mouchard, le bip… Je n'aime pas mettre la casquette, mais cette fois je fais exception : elle me protégera un peu. Je ferme bien mon blouson et sors courageusement de la voiture.
D'emblée, et sans sommation, le froid transperce mon uniforme. Il va falloir se faire une raison. Je vérifie en grelottant le stationnement de la voiture : elle est à moins de cinq centimètres d'un pilier que je croyais plus loin. J'ouvre le hayon pour libérer Sultan. Il bondit comme un boulet de canon sur l'herbe humide et revient trempé, haletant. Lui au moins n'a pas froid. Il se secoue à côté de moi, puis se dirige vers le portillon où je le rejoins pour tourner la première clef.
La petite boîte trempée, à moitié rouillée, oppose une forte résistance à s'ouvrir. Mes doigts légèrement engourdis glissent sur le couvercle, et je dois disposer différemment mon harnachement afin d'être plus à l'aise dans mes mouvements et faciliter ma prise. Sultan en profite pour tromper son impatience en allant renifler un petit monticule de cartons et déchets divers déposés à quelques pas. Soudain j'entends un cri strident qui me fait tressaillir. Le chien sursaute, tandis qu'une petite masse sombre se précipite vers les fourrés. Ce n'est de toute évidence pas un chat, bien que ça en ait la taille ; un lapin non plus, le cri était trop fort et trop aigu. La surprise passée, et tandis que Sultan renifle l'herbe à mes pieds pour se donner une contenance, je me réattelle à ma tâche.
Les clefs de ronde sont enfermées dans des petites boîtes métalliques, attachées à l'intérieur par une chaînette. Il s'agit d'imprimer un symbole gravé sur la clef, ainsi que l'heure de passage, sur une bande de papier grâce à un ruban encreur situé à l'intérieur de cette grosse horloge que je porte en bandoulière. C'est le principe de la machine à écrire. A présent je suis habitué, mais cette rusticité, à l'époque du tout électronique, m'a longtemps amusé. Chaque clef étant différente, la lecture de la bande permet de s'assurer que le rondier a bien visité tous les points de contrôle. Un tour, pas plus, dans le mouchard. Delangeon, lui, fait systématiquement six ou sept tours, pour être sûr que son intervention est bien notée ; ce qui fait râler Marcel, le fils du patron qui de ce fait est obligé de faire une ribambelle de minutieux découpages avec ses petits ciseaux d'écolier, au lieu de coller directement la bande sur le cahier de rondes.
Delangeon, c'est le bon gardien qui fait tout bien. Il avait postulé pour un travail sédentaire, mais quand Monsieur Becker a vu à qui il avait affaire, il n'a pas pu résister à la tentation de le mettre rondier, et c'était ça ou rien. Ce garçon n'avait pas intégré notre équipe depuis une semaine que sa réputation était établie : un type manifestement pas fait pour ce travail, mais qui s'y attelle avec conscience passion, voire avec dévouement, respectant strictement chaque consigne, sauf bien sûr celle qui concerne le nombre de tours de clefs dans le mouchard.
Ici je pointe vite fait et je rentre. Lui, il fait sa ronde et vérifie la clôture sur toute sa longueur. C'est dans le contrat alors il faut le faire. Il convient de bien exécuter consciencieusement tout ce qu'on nous dit, sinon, on n'est pas un bon gardien. Pour peu qu'il soit appelé pour deux ou trois alarmes, il doit réveiller un collègue au petit matin pour l'aider à terminer sa tournée.
Le cahier de rapports est éloquent à ce sujet : il y raconte sa vie et termine en disant qu'il n'a rien à signaler.- Nuit du 6 au 7 octobre : RAS - Guibot
- Nuit du 7 au 8 octobre : RAS - Guibot
- Nuit du 8 au 9 octobre : RAS - Dugué
- Nuit du 9 au 10 octobre :
La voiture n'avait plus beaucoup d'essence je suis allé en chercher à la station du boulevard Clemenceau parce que celle des Oliveraies était fermée.
Wilcops : présence de Monsieur Renast.
Laboratoire Pasteur : les poubelles n'étaient pas sorties, je l'ai fait.
Alarme chez Mod'Affaires à 23 heures 56, RAS.
Etablissements Génaux : j'ai vu que la fenêtre des toilettes dans le bâtiment B était restée ouverte, je l'ai fermée.
Gestal : une lampe de bureau était restée allumée dans le secrétariat, mais je n'ai pas trouvé d'interrupteur alors je l'ai débranchée. Il y a une vitre de fêlée sur la porte du local du personnel.
Compierre : il y a un lampadaire près des locaux administratifs qui clignote.
Presse-Ouest : la lumière du sas pour accéder aux archives ne fonctionne pas et j'ai trouvé un trousseau de clefs sous une table, je l'ai déposé à l'accueil.
Etablissements BricoFuté : la boîte dans le couloir était ouverte et la clef pendait.
Alarme chez Mod'Affaires à 4 heures 21, RAS.
Il y avait une voiture de stationnée devant chez BankPost, une R6 bleue, 218 RW 44. Elle y était toujours quand je suis repassé à 6 heures 27.
SGPR : la chaîne de la clef est toujours cassée.
Pavillons : l'accès est bloqué par des travaux, j'y suis allé à pieds.
Je n'ai pas eu le temps de faire la deuxième ronde chez Compierre, j'ai appelé Guibot.
Sinon, RAS. - Delangeon.Nuit du 10 au 11 octobre : RAS - Dugué
C'est comme ça sur toutes les pages. On a inventé une chanson : pour me donner du courage et oublier le froid, je la fredonne en me dirigeant avec Sultan vers les ateliers :"J'ai connu des cons, j'ai connu des cons
Mais comme Delangeon, mais comme Delangeon
Plus que d'la connerie c'est pour la vie pour toute la vie
Pom ! Pom ! Pom ! Pom !…
… Sinon RAS ! Yéahhhhhh ! "
J'esquisse un mouvement d'épaule pour bien faire le "Yéahhhhhh", mais je me redresse aussitôt. Sur ma droite un des bureaux est allumé. Quelqu'un travaille encore à cette heure-ci et pourrait me voir. Je rappelle Sultan et bifurque vers les locaux administratifs : cette présence m'incite à modifier l'ordre de mes rondes.
La grande porte vitrée du hall d'accueil, encore éclairé, n'est pas fermée à clef. Je vérifie tout de même si le loquet a été mis. Je dépose le bon d'intervention sur le comptoir, puis me ravise : si la personne qui travaille ici sort avant que j'aie terminé ma ronde, elle risque d'être surprise de voir que j'ai déjà décidé qu'il n'y a rien à signaler. De plus il va falloir que je note sa présence. J'appelle Sultan pour lui mettre sa laisse, comme le précise le règlement, puis je vérifie que la porte du secrétariat de direction est bien bloquée, ainsi que celle du local syndical. Je m'engage ensuite dans le couloir au fond duquel se trouve l'impérieux point de contrôle.
La porte du bureau occupé est grande ouverte et une femme d'une cinquantaine d'années travaille devant son ordinateur. Elle est pieds nus, les jambes croisées, ses chaussures à talons hauts en vrac à côté d'elle :
- Bonsoir, lui dis-je, vous travaillez encore à cette heure de la nuit ?
- Je fermerai, me dit-elle après un petit moment d'attente, sans quitter son écran des yeux.
- Euh, … tout va bien ? Je veux dire… vous n'avez rien remarqué d'anormal ? "
N'obtenant pas de réponse, je continue ma visite. Au retour elle m'interpelle :
- Excusez-moi, j'étais ailleurs. J'ai un travail très important à terminer cette nuit.
- Vous avez bien du courage…
- Pas tant que vous, moi c'est de temps en temps, vous c'est toutes les nuits.
- C'est vrai, et ce n'est pas le même salaire non plus sans doute…
- Ah ! Ça, vous savez, ça ne veut rien dire, vous seriez certainement surpris. Il est dressé votre chien ? "
Sultan est assis à côté de moi, bien au pied contrairement à son habitude. Je pourrais frimer et faire croire que je suis maître chien : mon blouson de cuir aux insignes de la société de gardiennage, déjà, ça fait sérieux ; mais devant cette petite dame simple et sympathique je préfère rester honnête :
- Non, c'est mon chien personnel : il est assez obéissant mais je ne l'ai pas dressé exprès. C'est mon compagnon de tous les jours, et je suis bien content de l'avoir avec moi : parfois c'est rassurant.
- Je veux bien vous croire. C'est un beau chien, et il fait son effet… il est impressionnant.
- Il s'appelle Sultan.
- Sultan ? Tu viens me dire bonjour, Sultan ? J'aime beaucoup les animaux. "
Sultan regarde avec intérêt cette dame fluette aux cheveux gris et dont le visage, masqué par un faux jour, donne l'impression que seul son sourire parvient à y dessiner un relief. Il avance la tête vers elle mais reste solidement assis à mes pieds. Il lâche un léger geignement qui me laisse penser qu'il a envie de s'avancer mais que quelque chose le retient. S'il me rassure bien souvent pendant mes rondes, présentement c'est moi qui ai l'air de le rassurer.-----
Sultan est un berger allemand noir et feu. Il n'y a pas plus doux et affectueux que lui, et pourtant c'est grâce à lui que j'ai eu cet emploi.
...
(Angevin raconte les premiers contacts qu'il a eu avec Monsieur Becker, son patron, dans le but de sa faire embaucher. Il
décrit un homme à l'aspect très autoritaire.)-----
Tandis que ces souvenirs traversent ma mémoire, j'observe Sultan qui a adopté une attitude à laquelle il ne m'a pas habitué, et cette petite dame souriante et calme, tous deux immobiles, presque sans vie. Il semble passer entre eux comme un fluide, quelque chose qui à la fois les attire et les repousse. Cette scène, digne du musée Grévin, ne dure que quelques courtes secondes. Sultan émet un bâillement, se couche en sphinx, et l'employée détourne son regard vers l'écran de son ordinateur. Je viens de remarquer qu'avant de m'interpeller, elle avait remis ses chaussures…
- Vous avez un chien vous aussi ? Lui demandé-je. "
La dame ne me répond pas, elle sourit et me fixe d'un regard étrange, presque inquiétant, pendant quelques secondes qui me paraissent très longues. Un silence gênant s'est installé, elle le rompt en répétant :
- J'aime les animaux.
- Oui, j'imagine que vous avez un chien, ou un chat, ou même d'autres animaux domestiques comme des poissons, des oiseaux peut-être ?
- Vous savez, quand on décide de d'adopter un animal, il ne faut jamais le décevoir, il faut tout faire pour s'en occuper et en prendre soin jusqu'au bout, quoiqu'il arrive.
- Je suis d'accord avec vous. C'est ce que j'ai toujours fait, ça me paraît naturel.
- Je n'en doute pas.
L'employée me regarde à nouveau avec le même sourire. Je ne comprends pas pourquoi elle me dit ça, sur un ton calme mais insistant, appuyant chaque syllabe et marquant de courtes pauses de réflexion entre chaque mot important : animal, décevoir, occuper, soin, jusqu'au bout. Je regarde Sultan : il est toujours couché en sphinx, la tête aplatie sur le sol, fixant mon interlocutrice. Je me dis qu'il est temps de mettre fin à cette discussion qui m'ennuie.
- Je dois signaler votre présence sur le bon d'intervention. Madame ?
- Madame Maradec.
- C'est noté, je vous souhaite une bonne nuit, Madame Maradec, et bon courage. Je passe aux ateliers.
- J'ai déjà bien avancé, bonne nuit à vous.
Je dépose au passage le billet : " 19 Octobre - 22 h 45 - RAS Présence de Madame Maradec - M. Angevin " puis je retourne affronter l'humidité et la froidure.
Cette discussion, si courte et étrange soit-elle avec l'employée, a tout de même rompu avec bonheur la solitude pesante qui m'étreint immuablement au cours de mes missions, malgré la présence de Sultan. Quelques mots sans intérêt peuvent prendre une coloration hautement chatoyante lorsqu'ils percent le silence sépulcral de cette zone industrielle engourdie par une obscurité oppressante. Il m'est arrivé souvent de passer dans ce secteur en journée et déjà, malgré l'activité humaine, la circulation et le bruit des machines, j'y ressens comme un malaise.Guibot m'a raconté qu'au temps de la révolution française, ces terrains avaient été le théâtre de massacres effroyables, et que certains prétendaient que les esprits des victimes commençaient à resurgir. Quand on pratique ce métier de rondier, il est préférable de ne pas croire à de telles balivernes, mais comment les ignorer ? Je me suis renseigné : en effet, toute cette zone était jadis constituée de marécages et certains textes rapportent qu'en novembre 1793, une crue importante du fleuve avait refoulé dans ce périmètre plusieurs centaines de condamnés à la noyade : des rebelles attachés à des barges, puis coulés au fond du fleuve. On aurait entendu des cris d'agonie pendant plusieurs jours, mais l'endroit était hautement surveillé et quiconque s'en approchait et tentait de porter secours à d'éventuels rescapés était aussitôt arrêté puis exécuté.
Il m'arrive parfois, par des nuits de pleine lune, d'entendre au milieu des quérimonies du vent frappant la tôle des ateliers, comme de lugubres gémissements ou même de temps à autre des cris de foule. Il me prend alors de philosopher sur la folie meurtrière des hommes.J'accélère le pas tout en écoutant craintivement les plaintives rafales. Mais mon esprit n'est pas à la méditation : un bon café bien chaud m'attend. A l'entrée de l'atelier principal se trouve un distributeur, le seul gratuit de tout mon secteur. Sultan m'a devancé, il est déjà devant la porte. Je prépare la clef, mais soudain survient la catastrophe tant redoutée, celle qui survient toujours au plus mauvais moment et me fait stopper net : le bip. Ce bruit aigu et strident qui s'échappe de ma poche intérieure pour déchirer la nuit et anéantir mon espoir de proche réconfort :
" Sultan, à la voiture ! "
Sultan fait quelques pas vers moi, puis retourne à la porte métallique en me regardant d'un air interrogatif. Je fais demi-tour et regagne mon véhicule au pas de course. Il se décide enfin à obéir et ne tarde pas à me dépasser. Je le retrouve haletant devant son hayon, remuant la queue et je me dis que le contraste de toute cette vie qu'il dégage dans l'ambiance sinistre de ce paysage, quelque part ça fait chaud au cœur.
Mais tout de même, je me serais bien pris un bon café…(Une alarme incendie s'est déclenchée aux Monogaleries, en centre ville. Angevin, s'y rend. Il rencontre un des pompiers, le capitaine Maridial, qui avait sauvé sa grand-mère Mammy Jeanne d'une tentative de suicide dans les eaux du fleuve, quelques jours plus tôt.
Il fait venir Monsieur Becker sur les lieux. Celui-ci n'est pas très heureux d'avoir été réveillé en pleine nuit et il le fait bien sentir. Cependant quand Angevin lui apprend qu'il a des douleurs dentaires et la migraine, il l'envoie à "Buron" chercher de quoi se soigner. Il lui confie également une mission: aller vérifier dans un établissement si un des gardiens sédentaires n'est pas en train de dormir.
A Buron, Angevin discute quelques minutes avec le standardiste, un homme original qui le met en garde sur les dangers de ramasser une pièce de monnaie, et lui fait un exposé plutôt loufoque sur le massacre des veaux. Il lui confie ensuite son mouchard, "sur ordre de Monsieur Becker", après y avoir modifié les horaires, de manière à ce qu'il ne perde pas de temps à refaire deux fois les rondes chez Compierre.)
20 Octobre, 1 h 55, arrivée chez Compierre
"J'ai connu des cons, j'ai connu des cons… "
"Chariot - Buron… chariot - Buron…
- Oui, Buron j'écoute.
- Je rentre chez Compierre.
- Bien reçu. "
Bien que quelques nuages reviennent obscurcir le ciel, ma visibilité est meilleure que tout à l'heure et je gare la voiture sans peine. Je vérifie rapidement tout mon matériel puis je sors libérer Sultan. A ma grande surprise, il reste dans son coffre.
" Allez, viens, Sultan, viens ! "
Sultan reste assis à me regarder d'un air dolent. Décidément, cette nuit il a des réactions imprévues. Je lui mets sa laisse et le tire délicatement mais fermement vers l'extérieur. Il finit par obéir. Faisant bien attention d'utiliser le bon mouchard, je vais tourner ma première clef, accompagné du chien, bien au pied et même pratiquement collé à ma jambe. A l'instant où j'ouvre le portillon, il recule puis s'assied. Quelque chose à l'air de l'effrayer ; pourtant tout est calme. Je m'accroupis à côté de lui et lui fais quelques caresses.
" Qu'est-ce qui t'arrive, mon chien ? Allez, viens. C'est la bête de tout à l'heure qui t'effraie ? Elle est loin maintenant. "
Je me relève et me dirige vers le monticule, à l'endroit où tout à l'heure nous avons surpris l'animal mystérieux. Sultan me suit. Ce n'est apparemment pas ça qui lui provoque cette frayeur. Je déplace du pied quelques cartons. Le chien s'approche, renifle un peu l'herbe humide puis se couche contre la clôture. Tandis que j'essaie de le relever en tirant un peu sur sa laisse, il se met à haleter comme s'il venait de courir. Il finit par me suivre, mais toujours collé à ma jambe.
Nous aurions voulu le faire exprès, nous n'y serions pas arrivés : le mouchard du Cantales est exactement à l'heure où je m'apprêtais à entrer dans les ateliers quand mon bip s'est déclenché. Malgré cela je décide d'aller visiter les locaux administratifs en premier. A présent tous les bureaux sont éteints, aussi je vais vérifier tout de suite si les portes sont bien fermées.
J'ai retiré la laisse à Sultan mais plutôt que d'aller courir, comme à son habitude, il me suit au millimètre. Le hall d'entrée est resté ouvert mais ça ne m'étonne qu'à moitié. Cette porte vitrée est assez difficile à bloquer : la serrure se trouve en bas ; il faut la positionner à un endroit bien précis et effectuer les tours de clef tout en exerçant une légère pression vers le haut. C'est un coup à prendre, et l'employée a dû renoncer. Ce que je constate ensuite, au moment où je pose le bon d'intervention sur le comptoir, est beaucoup plus inquiétant : le billet que j'ai déposé tout à l'heure a changé. C'est bien mon écriture, avec ma couleur de stylo, et ma signature, mais la correction que je suis pourtant sûr d'avoir apportée a disparu :
19 Octobre - 22 h 45 - RAS - M. Angevin
Je regarde à plusieurs fois, mais je ne décèle aucune trace d'effacement. J'ai beau faire des efforts de mémoire, je me revois très bien en train de rayer le " RAS " et inscrire le nom de cette dame. Comment c'était déjà ? Un nom à consonance bretonne, un nom en " ac " ou plutôt en " ec "… je ne me souviens plus. Je vais passer à son bureau, j'y trouverai peut-être un document où ce sera inscrit et ça me reviendra.
J'ai le pressentiment que je ne suis pas rendu au bout de mes surprises, aussi je revérifie bien au passage la porte du secrétariat de direction et celle du local syndical. Jusque là tout est normal. Pressé par le temps je n'ouvre pas les autres bureaux pour y jeter un œil, comme ma ronde me l'impose, mais je me dirige directement vers celui de l'employée. Au fur et à mesure que je m'en approche, j'aperçois de la lumière en bas de la porte, comme si la pièce était éclairée. Pourtant, vu de l'extérieur, tous les bureaux avaient l'air éteints. Sultan ne me suit plus, il s'est arrêté à l'entrée du couloir. Je retourne vers lui, lui remets sa laisse, puis nous sortons des locaux. Je voudrais revoir les fenêtres. Apparemment elles sont bien toutes éteintes. Je m'approche de celles qui correspondent à ce fameux bureau, mais je ne remarque rien d'anormal, aucun store n'est tiré, et aucune source de lumière, même venant de l'extérieur, ne peut expliquer la vision que je viens d'avoir. J'entre à nouveau et m'engage dans le couloir, tenant toujours Sultan en laisse, mais cette fois il n'oppose aucune résistance à me suivre. Le rayon de lumière a disparu.
Je me dis que j'aurais mieux fait de frapper à cette porte, quelqu'un était à l'intérieur et m'aurait répondu. Comme il n'y a qu'une seule entrée à ce bâtiment, cette personne est obligatoirement passée dans un des autres bureaux. J'arpente le couloir jusqu'à la clef de contrôle, en regardant sous toutes les ouvertures mais aucune lumière n'apparaît. En pointant, je prends conscience que j'ai les deux mouchards en bandoulière. Ceci accentue mon sentiment de malaise : si je dois croiser un employé il vaut mieux qu'il ne voit pas ça, et c'est bien ce qui aurait pu arriver. Je cache comme je peux le second appareil sous mon blouson et appelle :
" Il y a quelqu'un ? "
Le son de ma voix est fortement atténué par une double crainte : celle de troubler le silence pesant qui m'entoure, et aussi un peu celle d'obtenir une réponse. J'attends quelques seconde sans bouger, mais rien ne se passe. Je reprends mon souffle, décidé cette fois à parler haut et fort :
" Ho ! Il y a quelqu'un ? "
C'est déjà mieux, mon appel résonne dans mes oreilles un moment, mais reste sans effet. La fatigue m'a sans doute joué des tours et j'ai simplement cru voir de la lumière. Pourtant ça me paraissait bien réel. Je décide de vérifier toutes les salles par acquis de conscience, mais si un intrus s'était introduit ici, il n'aurait probablement pas risqué de signaler sa présence à l'extérieur en allumant dans la pièce où il se trouvait. Je redouble néanmoins de vigilance quand il s'agit d'aller chercher le nom de l'employée. C'est de là que la lumière semblait venir. Sur le sol, à l'emplacement où la dame était assise, il y a un morceau d'étoffe et une paire de chaussures, et sur la table, aucun document qui puisse me renseigner sur le nom qu'elle m'a donné. Avant d'éteindre la pièce, je referme la porte et l'examine à partir du couloir. Pas de doute, c'est bien ce que j'ai vu tout à l'heure. Je termine mon inspection peu rassuré.(Angevin va être témoin d'autres événements surnaturels qui vont lui glacer le sang. Il comprendra que cette Madame Maradec n'est autre que la Camarde (la mort), dont elle a utilisé l'anagramme. Pourquoi s'est-elle manifestée cette nuit ? A-t-elle un message à lui transmettre ?)
Axior contact@axior.fr
Rondier : 119 pages / ISBN 978-2-304-01394-8 / Editeur : Le Manuscrit.com / Parution : mai 2008 / Prix : Livre 13,90 euros, PDF 5,95 euros. http://www.axior.frExtrait tiré de
"Abîmé... Abîme...
Morceaux de vie retrouvés dans le ventre d'une Femme-Mère torturée, violée et assassinée."Joyeux anniversaire… MORUE
Voilà bien une heure que Sarah et moi sommes attablés au Phénix de Pékin. " Un restaurant chinois où l'on mange bien ", m'a précisé Sarah, " et pour pas cher " a-t-elle ajouté en m'embrassant la joue. J'ai pourtant essayé d'esquiver son baiser. Les restaurants bon marché sont par définition de bons restaurants. J'ai certes un peu de fric. Etre beau gosse dans une société pervertie et perverse est un atout indéniable. Un peu de fric, je disais. " Trop ! ", diront les mauvaises langues bien pendues. Qu'elles aillent au diable ! En attendant, je fais ce que je veux des quelques biftons gagnés à la sueur de mon corps. Corps-marchandise que je loue régulièrement à la Femme… Etre-Monstre frustré de phantasmes existentiels. J'ai le droit de gaspiller comme bon me semble mon honorable salaire… principalement pour pimenter mon morne quotidien. Et j'ai aussi le droit inaliénable de penser qu'il est plus sensé de profiter d'aphrodisiaques existentiels que de malbouffe à l'odeur de cancer. Sarah voulait manger asiatique. Je ne pouvais pas lui dire non le jour de son anniversaire. L'avantage avec cette nourriture orientale, c'est qu'elle n'encombre pas l'estomac. Manger est pour moi un supplice. Sarah me fait part de son inquiétude quant à ses maux de tête de plus en plus fréquents et violents et à ses saignements de nez réguliers. Le noir de sa robe en stretch et la brettelle rouge de son redresse-seins m'inspirent. Au dos vierge de la carte publicitaire du restaurant trouvée sur la table, je griffonne : " Anarchie, j'ai envie de toi. " Je ne sais pas pourquoi j'ai écrit cela. Je ne suis pas un anarchiste. Plutôt un ultra individualiste narcissique nihiliste. Sarah me demande si je l'aime. J'improvise en un millième de seconde. Un léger sourire et une caresse sur la main suffisent à la rassurer. J'ai évité la réponse vraie qui l'agace déraisonnablement : " Je t'aime autant que j'aime les frites congelées belges ". Reste qu'il va falloir -pour avoir définitivement la paix- que je me creuse les méninges pour trouver de quoi rassasier son appétit romantique. Satané amour avec un grand A. En bon cynique, je reprendrais bien les paroles de Bell Œil " Quand je vois l'Amour pointer son nez, je le chasse à grands coups de pied au cul. " Fous le camp ! Fous le camp ! j'te dis et va faire tes saloperies ailleurs ! " ". Mais voilà, cela risque de blesser Sarah la Sexuelle. Alors… mieux vaut fertiliser l'hypocrisie. Reste qu'il me faudra trouver une garce de répartie pour titiller son sentimental cervelet. Pendant qu'elle termine ses beignets de porc sauce piquante et moi ma bière chinoise -infecte-, je lui rabâche un épisode de ma jeunesse où je m'amusais avec des copains de collège à sniffer du décapant bas de gamme. Une bonne dose de liquide dans un sac plastique et bonjour le trip. Une manière radicale d'anesthésier notre insupportable vécu. Sarah -excitée par mon récit ?- a enlevé une de ses bottines à glissière en cuir rouge. Elle cherche à réveiller ma bite avec son pied enfoncé dans mon entre-jambe. J'essaie de poursuivre. Impossible. Je décale légèrement ma chaise de la table pour apprécier pleinement la gâterie. Le vernis rouge consciencieusement étalé sur les ongles de son pied tout en beauté enfermé dans un bas noir autofixant à grosses mailles me fait tourner la tête. Le pied féminin -propre et bien galbé- m'a toujours fasciné. Plus que les cheveux, le regard ou la silhouette. Et de mes expériences passées, j'ai tiré cette conclusion irréfutable : une femme qui a de jolis pieds est une femme on ne peut plus valable sexuellement… et peut-être aussi humainement. J'apprécie que Sarah me caresse avec son pied. Quel pied ! Un moment exquis. Bercé par d'agréables secousses internes, je me mets à imaginer que je la prends d'une façon romantique sur la table débarrassée à la va vite de ses victuailles. Après avoir préalablement déchiré voluptueusement sa robe moulante et son tanga estampillé " sex angel ". Le serveur apportant le dessert de Sarah vient gâcher ma fiction intime. Je déteste les desserts. Je déteste les serveurs. Et celui-là encore plus. Son professionnalisme d'école hôtelière -où il n'a jamais dû foutre les pieds- m'agace. Son sourire béat surfait m'exaspère. Son impolitesse -intervenir brutalement alors que je fantasme- me rend fou furieux. Je suis à un doigt de bourrer la gueule à ce gros emmerdeur. Des restes de dépamide arrivent à contenir ma colérique exaspération. Et puis inutile de gâcher une soirée aussi sentimentale. Il s'en va. Bon vent. Connard ! Je regarde bêtement Sarah déguster bruyamment son dessert. Quelle idée de bouffer des yeux de dragon. Beurk ! Je termine mon saké en jetant d'abord un œil désintéressé, puis deux, à la chinoise nue au fond du verre. Pas mal roulée l'asiat. Je préviens discrètement Sarah de mon profond désir de pisser. Après quelques erreurs de parcours, je trouve les commodités et surtout une pissotière à mon goût. J'ai du mal à évacuer. Mon brave popaul est encore tout congestionné par l'excitation. Pour me décontracter, je fredonne en boucle un refrain de Mikey 3D (" Il faut que tu respires… mais ça c'est rien de le dire…Tu vas pas mourir de rire… mais c'est pas rien de le dire… "). Un jet jaunâtre -signe de mauvaise santé ?- sort enfin. J'éclabousse malencontreusement la moquette murale. " Curieuse idée que de mettre de la moquette à cet endroit ", je me fais la pertinente réflexion. L'odeur désagréable de pisse est vite étouffée par le parfum de synthèse qui embaume les goguenots. L'éclairage est trop fort. Je cligne des yeux. Il va vraiment falloir que je prenne rendez-vous chez l'ophtalmo… pour de nouvelles lunettes. Le temps que ma vessie se vide, j'improvise un texte sans grand intérêt. Je le trouve drôle et décide de le retranscrire pour les futurs visiteurs qui s'emmerdent quand ils pissent. Utile d'avoir sur soi un feutre noir à encre indélébile. Je me secoue le zob, regarde aux alentours. Personne. Je le savonne vigoureusement avant de le passer sous l'eau. Sarah l'appréciera d'autant mieux. Je grave mon texte sur le mur blanc récemment repeint. Au dessus de la pissotière complètement à gauche. Apparemment la plus fréquentée si l'on en croit la corrosion de la grille d'évacuation.
" Méfie-toi… "
Toi le fêtard qui urine tes excès
Pense plus que tout à te laver la bite
Si tu veux voir un vieux rêve s'exaucer
Et surtout joue convenablement l'hypocrite
En la bombardant de " je t'aime ! " alléchants
Au risque de te retrouver comme un con
A te masturber avec un air méchant
Au soleil levant sur ton balcon
Signé : quelqu'un qui veut du bien à ta queue.Avant de rejoindre Sarah, je paie l'addition en faisant bien attention de reprendre la totalité de mon dû. Pas de pourboire pour le chinetoc. Nous sortons bras dessus, bras dessous. On dirait de jeunes amoureux. L'illusion est telle que Sarah y croit. Dans la voiture, Sarah fouille nerveusement dans le vide-poche. Elle en ressort une petite bouteille en verre. Cela a l'air d'apaiser sa tension soudaine. Du sirop contre la toux ? Impossible. Sarah n'est jamais véritablement malade. Pendant que je me questionne connement sur le quoiçadonc, elle imbibe son mouchoir en coton. Ses yeux pétillent de joie. Elle l'applique sur son nez et sa bouche avant de le humer maniaquement. Du solvant. De l'éther indéniablement. La salope… Avec ce produit, elle va assassiner ses derniers neurones. Après avoir longuement reniflé son mouchoir -comme une chienne renifle son territoire avant de pisser-, elle relève sa robe, descend son slip -un string léopard !- et se caresse vigoureusement. " Elle a dû prendre de la coke au resto pendant que je me soulageais ", je fais jaloux. Je ne fais presque pas attention à son égarement de peur de rater un virage. J'ai hâte d'être rentré au bercail. J'ai envie de boire de la téquila et de sniffer un peu de coco. La baby-sitter s'est endormie devant un épisode de " Buffy contre les vampires ". Je ne la réveille pas -comme elle me l'avait expressément demandé. Trop pressé. Je la paierai grassement demain matin pour cette omission volontaire. Arrivé dans la chambre, j'allume l'ordi et mets un cd de Dyonisos en bruit de fond. Après un " Bonsoir tout le monde " et une brève mélodie, un " Love You " enjoué vient percuter Sarah. Elle sourit. Le romantisme des femmes est déprimant. Après s'être complètement dévêtue, elle s'envoie une ligne de coke. Je sens l'excitation me grignoter et m'envoie une poutre. J'enchaîne avec deux verres à moutarde -avec mon héros de jeunesse Spiderman dessus- de téquila que je bois cul-sec. Pendant que je prépare un joint, Sarah se déhanche sans toutefois réussir à coller au rythme endiablé de la musique qui sort des hauts-parleurs. C'est cool. Je tire hâtivement plusieurs lattes. Dans la précipitation, je m'étouffe et tousse. Penaud, je le refile à Sarah. Pendant qu'elle le termine, je m'avale -à défaut de Viagra pourtant plus facile à ingurgiter… et plus opérant- une bouteille de 20 ml de " spanish fly " achetée dernièrement dans un sexy-shop. Le sexy-shop. Un Paradis sur terre. Dieu est miséricordieux. Spanish fly. Un aphrodisiaque industriel infect qui se révélera être par la suite inefficace. Quelques minutes passent. Elle s'approche de moi, déboutonne la braguette de mon lévis', fouille dans mon shorty fermé " hom " et en retire une queue ma foi encore assez molle. Elle la lèche sournoisement en me fixant avec ses yeux pétillants. Je craque. Elle l'avale. Se déchaîne. Très vite, j'ai envie de jouir dans sa bouche. J'y renonce sachant que je vais certainement devoir l'embrasser. Je contracte mes abdominaux. J'essaye de penser à quelque chose de vraiment con. Je me concentre sur mes derniers achats chez leclerc. Un chemin de croix. Toutes ces petites gens faisant la course aux courses. Bousculades, pardons hypocrites, coups de gueule, coups dans la gueule. J'observe d'un air amusé. Je prends mon temps. Mon caddie est surchargé. Léo nous coûte cher. Reste à attendre que l'immense file d'attente -ressemblant à un ver de terre géant terrassé par une crise d'appendicite- se dissipe. La caissière est d'une laideur déconcertante. Une Femme. Rien de plus. Je paie cash et m'arrache sans me retourner. Content d'avoir récupéré près de vingt euros sur ma carte leclerc. Ils serviront à acheter de l'alcool à Noël. L'envie de jouir est passée. Merci Edouard-Le-Fourbe. La langue déchaînée de Sarah balaie mes couilles lisses comme du verre. Je suis étourdi par l'alcool, la drogue et la gâterie. J'ai de nouveau envie de jouir. Je me retire de sa bouche. Elle a compris. Elle s'allonge sur la descente de lit en pure laine vierge -un cadeau de ma grand-mère maternelle. Finalement utile. Je finis d'enlever mes fringues pendant qu'elle se doigte allègrement en gémissant. Je lui lèche les pieds. Remonte et lui embrasse brièvement la bouche. Descends lentement le long de son corps humide de désirs inassouvis jusqu'à son sexe grand ouvert, prêt à recevoir. Je m'attarde sur son clitoris gorgé d'un sang rouge foncé. Je le suçote. L'aspire. Puis je glisse un doigt dans son con dégoulinant de mouille. Puis 2, 3, 4. La main entière. Elle jappe. Je tente de lui enfiler un doigt dans le cul avec l'autre main. Pas facile. Je renonce. Elle grogne maintenant. Ma main et une partie de mon avant-bras ont été complètement happés par son trou bouillonnant. J'ai une soudaine et insupportable impression d'être dans la peau d'un mutilé de la guerre 14-18. Je frissonne d'horreur. Je retire mon arme. A son grand désespoir. Ma langue s'excite furieusement sur son clito surgonflé avant de plonger dans les profondeurs de son vagin. J'ai vraiment envie qu'elle geigne. Rien. Sinon quelques soupirs espacés. Je halète pour la stimuler. Elle se tortille. Arrive un petit orgasme. De rien du tout. Elle me prie de l'embrasser. Elle me gonfle. J'obéis toutefois. Le goût désagréable de ses sécrétions m'indispose fortement. J'adore me faire sucer. J'aime beaucoup moins brouter. Je l'embrasse, lui suce la langue, lui caresse les seins ivres d'amour pendant qu'elle m'astique comme une furieuse. L'excitation est telle que nos gestes deviennent imprécis. Je lui enfonce un doigt dans l'œil. Puis dans la gorge. Son genou gauche me percute l'abdomen. Puis me béquille la cuisse droite. Qu'importe. Le plaisir est là. La voilà maintenant qui veut que je lui dise des mots d'amour. Mauvaise idée. Je la pénètre. Me retire. Réitère. Sans le vouloir, je jouis sur son bas ventre. " Merde !", je fais, feignant d'être confus. " Pas maintenant ! ", elle gémit déçue. Accablée. L'Homme est vengé de la Femme. Elle m'embrasse violemment. Je n'ai plus envie mais fais semblant. Elle s'aperçoit que je simule. " Va te faire foutre, sale con d'égoïste ", elle dit sur un ton enragé. Je me lève, le sourire sadique aux lèvres. Du sperme s'écoule sur mes chaussettes que j'ai gardées. Je prends un t-shirt nike dans l'armoire et essuie mes souillures. La colère qui la ronge crispe ses abdominaux vieillissants. Je finis la bouteille de téquila et ouvre une canette de bière qui traînait. De la guinness. Chaude. Tant pis. J'avale tout rapidement. Rote en grimaçant. Me vient alors une idée. J'ouvre le tiroir de la table de chevet et en sort un vibromasseur mauve. Une récompense pour ma haute fidélité. Un cadeau glissé dans ma dernière commande. Une poupée gonflable high-tech capable de procurer un véritable orgasme en un temps record. Très utile quand Sarah me fait la gueule. J'espère arriver à me faire pardonner. Je frotte le vibro doucement mais habilement sur son clitoris endolori. Délicieusement stimulée, Sarah râle. C'est reparti. Je suis content de moi. Je règle le vibromasseur sur la vitesse maximum pour qu'elle oublie définitivement l'incident. Les vibrations remontent jusqu'à mon poignet. Les yeux mi-clos, elle sort sa langue et se met à lécher ses lèvres. Pendant que je lui stimule le grain de café avec deux doigts, j'enfonce délicatement le vibro en jelly préalablement lubrifié de vaseline dans son vagin qui crie famine. La tête rotative du terrible engin la fait vociférer de satisfaction. La douce mélodie du vibro en pleine action réveille mes sens ankylosés par un orgasme prématuré plein de haine. Je bande à nouveau. Je l'embrasse comme une brute. Nos langues s'entrechoquent. Déchaînée, elle me mord furieusement la langue. Elle m'a fait mal, la catin ! Je sors de sa bouche, descends le long de son cou, l'embrasse. Puis lui lèche les seins avant de lui suçoter avec hargne un mamelon. Et l'autre. Je finis par mordre celui que je tiens entre mes dents. Elle se crispe. Je lui ai fait mal. Vengé. Elle est au bord de l'orgasme. J'enlève le vibro et la pénètre. J'attrape ses pieds, lui soulève les jambes. Pendant que je la bourre sans concession, elle ne cesse de se caresser le clitoris et de crier " oh mon Dieu je vais jouir ". Que la Femme-Mère est belle quand elle est vulnérable ! J'accentue le mouvement de va-et-vient. Ses pieds se tendent. Preuve qu'elle ne simule pas, si j'en crois un article paru il y a quelques semaines dans un magasine réservé aux Hommes. A moins que ce ne soit un psycho…(pathe) qui ait parlé de cette réaction physiologique dans une quelconque émission sur le Sexe. Elle hurle. Elle est en train de jouir. Enfin ! Elle m'enfonce un de ses doigt dans mon trou du cul qui se contracte et palpite d'hystérie. Elle gueule à s'étrangler. Un puissant jet chaud s'écrase sur mon bas-ventre. Galvanisé, je la lime sans concession jusqu'à me décharger totalement dans elle. Des hectolitres de preuve d'amour gorgée d'une haine viscérale. Femme-Mère, je te hais de mes entrailles. Je m'allonge sur sa gauche et l'embrasse délicatement tout en branlant machinalement ma queue encore bien raide. Nous récupérons silencieusement. Je tâte le sol à la recherche d'une éventuelle canette de bière orpheline. J'en trouve une. Vide. Je la jette contre le mur. Je me lève et demande à Sarah si elle veut fumer un joint avec moi. Elle me dit qu'elle préférerait un peu de coke. N'ayant pas le courage de descendre dans la cuisine, je lui réponds qu'il n'y en a plus avant de lui redemander si elle veut fumer. Elle acquiesce par un hochement de tête. Je le roule méticuleusement en n'omettant pas de le charger en conséquence. Je l'allume et tire dessus comme un dingue avant de le tendre à Sarah. Pendant qu'elle l'achève, j'essaie de garder le produit le plus longtemps possible en moi. Une odeur désagréable vient exaspérer mes narines fragilisées par les lignes de coke de la veille. Certainement le mauvais mélange du haschich et des vapeurs dégagées par notre belle histoire de cul. J'expire. Léo tousse à se déchirer les poumons. Saleté d'asthme. Il le fera crever. Détendue et apaisée par le violent orgasme, Sarah s'endort presque immédiatement. Je fume une marlboro et en profite jusqu'à sentir mes doigts chauffer. Je l'écrase sur le mur. Je m'apprête à m'assoupir quand je m'engueule intérieurement : " Merde ! t'as complètement oublié, sale intoxiqué ! ". Je me lève avec difficulté, mets en route l'imprimante, cherche une page dans Word et imprime. J'éteins l'ordi qui ronronne trop fort. Je réveille non sans mal Sarah et lui tends avec délicatesse des feuilles de papier où j'ai rédigé sans certitude -il faut parfois s'obliger à être humain- deux poèmes (" Ecrit très intime " et "Ma destinée (la fille) "). " J'ai oublié de te les filer au Phénix. Joyeux anniversaire ! ", je chuchote en papillotant des yeux. Elle les lit. Trop vite à mon goût. " C'est chouette ", elle me dit sans affection avant d'ajouter un " bonne nuit " meurtrier. Je m'étais pourtant appliqué. Même s'il manquait indubitablement de la sincérité. Plus rien à me mettre sous la dent. Je cherche à dormir pour endormir ma profonde déception. Impossible. Je pense d'un coup à ma moche-doche. Je la maudis. En raison de son manque de savoir-vivre. Elle ne sait rien fermer. Fermer les robinets, fermer la bouteille de gaz, fermer sa gueule. Et puis elle ne fume pas. Pas de marie-jeanne, pas de chichon, pas de cigarettes. Elle ne boit pas. Pas de ghb, pas de téquila, pas de guinness. Elle ne sniffe pas. Pas de coke, pas de poppers, pas d'eau écarlate. Elle ne baise pas. Pas de mec, pas de nana, pas de godemichets. Ce n'est pourtant pas faute de lui avoir fait des propositions. Quelle ingratitude envers son bienveillant gendre ! J'en viens à regretter de ne pas avoir remis à Sarah l'écrivasserie sincère -A mon malfaisant bourreau (la mère)- où j'égratigne avec ferveur sa maternelle. Sarah est si amoureuse de sa mère qu'elle en aurait été profondément affectée. " J'aurais dû ", je me répète sans cesse avant de m'enfiler machinalement un petit cachet de dépamide. Les yeux pleins de haine, les muscles tiraillés par la rancœur, j'essaye de pénétrer Sarah. De la transpercer. A peine mon sexe a-t-il effleuré son vagin encore sous l'emprise de nos ébats que déjà elle soupire… de désir. Je suis dégoûté et sors aussi vite que je suis entré. " Ca ne va pas ? ", elle me demande d'un ton endormi mais désespéré. " J'ai le biscuit détruit ", je réponds à bout. " Dommage ! je l'aurais bien croqué… ", elle ajoute entre les dents. Je suis trop blessé pour lui donner ce qu'elle veut : du plaisir sexuel. Je n'ai pas réussi à lui faire mal. Je n'ai pas réussi à la faire souffrir. Je souffre terriblement. J'ai envie de la passer à tabac. De l'humilier sévèrement. De la mutiler. Pour lui rendre la pareille. La gélule de dépamide fait son effet. Elle séquestre mon désir manifeste de meurtre. Contraint, je m'endors en me persuadant que la vengeance est un plat que se mange froid.
Pascal Delente lemaleduque@yahoo.fr